Le design en mutation

Explorer grâce aux biennales

Idiots, Ophelia, 2005, Hollande, lionne naturalisée et céramique. Exposition Eden ADN, d'Anthony van den Bossche, biennale 2006.
La Biennale Internationale Design Saint-Étienne est un laboratoire du design. Débordant de vitalité, créative et libre, elle révèle la dimension sociale de cette discipline. Depuis vingt ans, elle s'exprime de façon politique avec toutes ses contradictions, dans toute son indéfinition.
Dès 2000, elle présentait 100 designers de 100 pays. Alors que la majorité du public ne connaissait pas le mot design (eh oui !), la première recette de sa réussite a été la curiosité de l'autre, et plus particulièrement des différences de l'autre.
En 2008, l'exposition majeure City Eco Lab de John Thackara (essayiste) a marqué un tournant pour toute une génération de designers : les cycles courts de production, l'écologie appliquée, les prototypes de fermes aquaponiques urbaines, d'implications citoyennes, de co-construction de la ville, tout est annoncé et expérimenté.
Vue de City Eco Lab, présenté en 2008.Vue de City Eco Lab, présenté en 2008. © Charlotte Pierrot
En 2017, en plein débat sur la loi Travail, une biennale panorama des mutations du travail anticipe notre devenir numérique (travail invisible, micro-tâches, communs numériques) et enquête sur les tiers lieux (espaces productifs remarquables), deux remèdes ou poisons (selon l'usage) pour aborder les grandes questions environnementales et politiques à venir.
Vue de l'exposition Panorama des mutations du travail. © Pierre GrassetVue de l'exposition Panorama des mutations du travail, en 2017. © Pierre Grasset
Le design change. Apparu à la naissance du capitalisme industriel, il rationalise d'abord les tâches, augmente la productivité, puis rassure les individus pris au cœur d'environnements de plus en plus artificiels. Aux prémices du modernisme, il définit des standards et des normes. Complice de la société de consommation, il travaille à l'obsolescence programmée : la compétition des styles et des innovations assure la multiplication des ventes. A chaque sursaut technique, le design module ses objectifs : à l'ère du web, il façonne les modes relationnels, il produit des fictions lorsque les perspectives environnementales futures s'assombrissent, il explore des marges inspirantes lorsque le centre est occupé par l'inertie et les conservatismes idéologiques. Bref, le design fonctionne comme un ersatz de la politique, à la plasticité remarquable. Il s'intéresse moins aux objets qu'aux processus. A Saint-Étienne, parcourant les bordures de ce champ de création, les expositions manifestes se succèdent à chaque édition.
Vue de l'exposition C'est pas mon genre ©S. Binoux 2013Vue de l'exposition C'est pas mon genre, 2013. ©S. Binoux
La XIe Biennale Internationale Design Saint-Étienne 2019, Me-You- Nous, poursuit cette exploration de nos environnements quotidiens en cherchant ce qui peut nous relier aux autres. Elle propose un mode opératoire : se réunir, avec nos différences, pour construire un terrain d'entente.
Son objectif : dépasser les tensions sociales, par la mise en œuvre de dispositifs de rencontres : un terrain d'entente, une espace public inclusif, une table des négociations, une ville monde expérimentale, un design des instances démocratiques. On trouve-là ce qui a constitué une partie de l'histoire du design à sa frange, lorsque, par exemple, William Morris (1834-1896) reliait sa conception de l'art décoratif à la prise en compte de la qualité des conditions de travail de l'ouvrier. Ou lorsque le collectif Archizoom annonce la globalisation dans ses dessins visionnaires de la No Stop City (1969) : le design est alors conçu comme l'outil de modification des modes de vie et du territoire.
Table inclusive par François Dumas, Somobi. © Pierre GrassetTable inclusive par François Dumas, Somobi, 2019. © Pierre Grasset
Ce design des hypothèses, qui prototype et tente de visualiser ce qui pourrait advenir, est le rôle principal et absolument nécessaire des biennales. Elles sont des événements festifs et des temps de réflexion communs qui mettent à nu des processus de conception. C'est le moment alors de débattre. Pour créer, qui sait, un terrain d'entente. C'est l'invitation de cette édition 2019. L'idée peut paraître naïve dans un monde qui valorise la compétition et l'individualisme. Dans une phase de tensions sociales et politiques fortes, sous contrainte d'un changement de mode de vie urgent face aux dérèglements environnementaux, nous ne pouvons pas nous satisfaire de la multiplication des fractures de tous ordres, des conflits et des injonctions contradictoires. Notre réponse, celle du design, est programmatique : trouver une méthode pour raisonner à plusieurs sur un devenir collectif, accueillir nos singularités pour permettre une expression de chacun. Comment faire ? Comment s'y prendre ?
Design des instances, Léviathan perturbé, Thomas HobbesDesign des instances, Léviathan perturbé © Thomas Hobbes. Conférence du 10 avril 2019.
Jamais nous n'arrivons à un terrain d'entente absolu. Mais parfois, des processus complexe de co-conception, d'acceptation des singularités ont permis de s'en approcher. Prenons la poignée de main entre Arafat et Rabin lors des accords d'Oslo en 1993 : quel design de la relation a-t-il fallu mettre en œuvre pour concevoir ce moment ? Quels dispositifs ? Quels cheminements ? Ces processus complexes doivent nous interpeler en tant que designers pour y apporter un savoir-faire de conception de la médiation (visuelle, spatiale, matérielle et immatérielle), bref une contribution modeste mais certaine aux rapprochements humains.
 
Lisa White,
chef du département Lifestyle & Interiors / Vision pour WGSN, commissaire principale de la XIe Biennale Internationale Design 2019, Me-You-Nous, créons un terrain d'entente.

Olivier Peyricot, designer, directeur du pôle recherche de la Cité du design, commissaire général de la Xe Biennale Internationale Design Saint-Etienne 2017, Working promesse, les mutations du travail.